L'Iran : où sont les intérêts de la France ?

Soumis par D.Julia le jeu, 11/02/2010 - 00:00.


L'Iran : où sont les intérêts de la France ?*


I. La peur de l'ouverture.

L'élection de Barack Obama , « la reconnaissance de la république islamique » dans le message aux iraniens de mars 2009 à l'occasion de la fête de Noor ont à l'époque semé la panique dans le gouvernement iranien. L'événement faisait sauter l'une des bases idéologiques du régime : l'opposition à l'Occident, en particulier aux États Unis, était le principe fondateur du repliement sur soi et des rigueurs intérieures imposées aux peuple iranien. Le message d'amitié avait immédiatement trouvé un écho auprès d'une jeunesse qui aspirait à l'ouverture au monde mais surtout ouvrait une brèche dans l'équilibre du régime.


II. La contestation des élections et la paralysie.

Les élections présidentielles, la contestation des résultats, la répression, un mouvement populaire inaltérable qui refuse d'abdiquer ont eu pour conséquence une désorganisation du pouvoir politique iranien.

Des observateurs extérieurs pensent schématiser la situation en la réduisant à l'opposition entre le projet d'ouverture de Mir Hossein Moussavi et la fermeture sociale conservatrice du Président Ahmadinejad. C'est naturellement une erreur : en réalité le discours de Moussavi n'a jamais exprimé autre chose que la contestation des résultats électoraux proclamés par le régime en place , ce sont les manifestions populaires qui l'ont amené à incarner presque malgré lui une politique d'ouverture. Son discours est resté profondément nationaliste et les leçons de l'échec de Mohammad Khatami, Président d'ouverture de 1997 à 2005, ont été tirées : il a parfaitement conscience que la société iranienne ne peut évoluer que par un compromis politique avec les radicaux. Nul ne songe à remettre en cause la République islamique même si l'autorité du guide suprême actuel est parfois mise en cause.

La déstabilisation du régime peut se voir sous un autre angle : le pouvoir religieux a toujours été caractérisé, dans la tradition chiite , par sa proximité avec le peuple. Les violences exercées contre les manifestants, le jour de la fête de l'Achoura ont marqué les esprits et arrêté le bras des plus radicaux qui ont compris que leur fin serait signée le jour où l'armée refuserait de tirer sur la foule.

Aujourd'hui en Iran, personne n'est capable de prendre une décision : l'Iran n'a pas dit non au nucléaire, il n'a pas dit oui , il n'a rien dit de ferme et de définitif sur la proposition américano-russo-française de retraitement du nucléaire. Après la rupture unilatérale par la France du contrat dûment signé concernant la participation de l'Iran à Eurodif, le gouvernement iranien est partagé et certains restent hantés par l'idée que leur combustible d'uranium faiblement enrichi ne leur soit pas restitué. Depuis le message d'Obama reconnaissant la République islamique, le choc perdure et un consensus est difficile à trouver entre les trois parties : les gardiens de la Révolution et le Guide d'un côté, Ahmadinejad au milieu, et les réformateurs de l'autre.


III. Comment concilier l'ouverture avec la stabilité du régime ?

Une hypothèse de sortie de crise pour mettre fin à la paralysie serait une intervention des anciens Gardiens de la révolution, attachés aux idéaux de la révolution de 1979, qui ont fait la guerre Iran/Irak et sont à la fois de bons nationalistes et de bons musulmans déterminés à faire de l'Iran un pays moderne, donc ouvert à l'international. Mohsen Rezaï (ancien commandant en chef du corps des Gardiens de la Révolution islamique), Ali Larijani, le Président du Parlement, ou le maire de Téhéran, Mohammad-Bagher Qalibaf, pourraient être assez forts pour contrôler à la fois le nationalisme des réformateurs, l'ouverture de la population iranienne et la nécessité de préserver la République islamique. Le Guide pourrait alors démettre le Président et provoquer de nouvelles élections.

De son côté Ahmadinejad, parfaitement conscient de la situation, multiplie les voyages à l'étranger, cherche à serrer les mains d'un maximum de chefs d'États possibles quand il se rend à l'ONU, le rêve étant d'obtenir la caution du Président américain ; ce qui le conforterait définitivement dans sa fonction, et créerait une situation à la chinoise, où l'ouverture à l'international et au monde moderne servirait à couvrir le conservatisme et la répression à l'intérieur.

Mais les milices bassidjis sont allés trop loin et l'écho des manifestations et de la répression a été trop fort pour qu'aucun chef d'État dans aucun pays démocratique puisse prendre le risque de se déséquilibrer politiquement auprès de son opinion publique en s'affichant à côté du Président actuel de l'Iran.


IV. Des sanctions contre l'Iran ne peuvent que frapper le peuple et renforcer un pouvoir conservateur.

Paradoxalement pour un pays aussi fermé sur lui-même que l'Iran et rebelle à toute intervention extérieure, la solution d'une partie de ses problèmes de politique intérieure pourrait venir des pays occidentaux qui appellent au renforcement des sanctions. C'est le cas d'une majorité du Parti Républicain aux États-Unis , d'une frange du Parti Démocrate ; c'est le cas de la France, pour des raisons idéologiques en convergence avec les intérêts des radicaux israéliens. Le premier effet pourrait être de réunifier le régime iranien et le sortir de ses difficultés internes. A cette fin le président Iranien ne laissera passer aucune occasion de provocations verbales pour susciter la pression extérieure. Mais les sanctions n'ont jamais été une solution pour susciter l'ouverture d'un pays car le régime se barricade. L'embargo existe depuis 1979 et n'a pas empêché l'évolution actuelle du régime.

Comment d'ailleurs trouver des sanctions qui ne pénaliseraient pas au premier chef le peuple iranien ? Car à l'heure de la libéralisation de l'économie mondiale, des sanctions renforcées risqueraient de créer une crise économique régionale et nationale où seraient broyés non seulement les plus défavorisés, mais la bourgeoisie moyenne iranienne et tous ceux qui ont voulu changer les choses ; et de conforter pour longtemps les conservateurs les plus radicaux.

L'administration américaine s'oriente vers des mesures ciblées sur les sociétés (et leurs comptes bancaires) contrôlées par les pasdarans ; et elle veut le faire savoir dans l'idée de ne pas laisser tomber une opposition et une jeunesse qui souhaitent l'ouverture au monde et qui ne comprendraient pas que le message d'amitié lors des fêtes de Noor (mars 2009) et la reconnaissance de la République islamique dans le discours du Caire du 5 juin 2009 soient suivis d'un total silence à l'égard de la répression, qui vaudrait caution pour le pouvoir en place resté sourd aux offres d'ouverture.


V. Le nucléaire et le concept de dissuasion.

On peut s'interroger aujourd'hui pour savoir qui peut avoir peur du nucléaire iranien et pourquoi ?

En France le rapport des députés Jean-Michel Boucheron et Jacques Myard sur les « enjeux géostratégiques de la prolifération », largement approuvé par les membres de la Commission des Affaires Étrangères de l'Assemblée Nationale, a validé l'actualité toujours vivante du concept de dissuasion. Même si l'Iran possédait des moyens militaires nucléaires, jamais il ne risquerait - pour quels résultats ? - sa survie en s'exposant à une frappe en retour qui détruirait la totalité de son territoire par un pays, Israël, qui possède deux cents têtes nucléaires.

Même à Tel Aviv les choses sont en train de bouger : Ehud Barak a récemment déclaré que l'Iran ne représentait pas un danger stratégique pour Israël, et les Israéliens qui avaient estimé qu'Israël pouvait être détruit ont été accusés de défaitisme alors que les nationalistes estiment en revanche qu'Israël n'est pas destructible ni par Téhéran ni par quiconque. A Jérusalem, au delà des discours alarmistes ou menaçants destinés à Washington, la tendance est à la rationalité vis-à-vis de l'Iran. Les discours « ahmadinejdistes » (l'Iran détruira Israël , bombardera Jérusalem, etc...) reculent en Israël et donc l'hypothèse d'un bombardement de l'Iran par Israël. La relation avec les États-Unis dans le dossier de la colonisation de la Cisjordanie est un sujet bien plus important pour Israël que l'Iran qui reste encore un danger virtuel.

Si les Russes en revanche semblent souscrire à une politique de sanctions, c'est parce que, compte tenu de nouveaux accords pétroliers et gaziers conclus avec l'Iran, ils ne peuvent que souhaiter le retour d'une stabilité politique, garante de la stabilité des marchés des matières premières. Les mêmes motivations inspirent les milieux d'affaires américains.


VI. L'affaiblissement de la France dans l'ensemble de la zone.

L'Iran est le coeur d'une zone pivot à partir de laquelle se dessinent les nouveaux équilibres entre la Chine, la Russie, le Monde arabe et les pays occidentaux. Au delà de motivations idéologiques qui n'ont pas d'explications rationnelles, Paris justifie son absence en Iran par l'intérêt de sa politique à l'égard du monde arabe. Elle installe à Abu Dhabi, au Qatar, une base militaire, investit aux Émirats et en Arabie Saoudite, ce qui ne lui donne d'ailleurs aucun privilège économique comme on l'a vu avec l'échec d'Areva dans le marché des réacteurs nucléaires. On voit en Iran des milliers de coopérants russes, des ingénieurs allemands qui travaillent sur le métro de Téhéran , de nombreux commerçants italiens. Il est vraisemblable que lorsque les États-Unis reviendront en Iran, ils domineront le marché comme ils l'ont fait en Irak. Mais pourquoi avoir renoncé pour autant , dans le pays le plus puissant de la région et où les investissements sont les plus durables, à des acquis économiques importants ? Pourquoi avoir fait pression sur des compagnies pétrolières pour qu'elles se retirent du pays ?

Aucun différend politique ne peut être articulé : le gouvernement iranien a toujours été reconnaissant à la France d'avoir accueilli sur son territoire l'ayatollah Khomeini, fondateur du régime islamique, de n'avoir jamais participé à aucune tentative de déstabilisation ( à la différence des États-Unis qui ont organisé trois coups d'État ) .

Nos compagnies pétrolières , notamment Elf ont joué un rôle innovant très apprécié en Iran. Total, en 1996, fut la première entreprise à oser investir en Iran pour exploiter le gisement de South Pars (North Dome). Mais le Gouvernement français a exigé que Total renonce à signer le contrat d'Assalouyeh qui a été cédé au russe Gazprom et d'autres contrats ont été repris par Sinopec et Lukoil. Ces sanctions affectent directement nos entreprises et aucunement le programme nucléaire iranien.

Mais plus grave encore, le retrait des pays de l'Europe occidentale peut avoir pour conséquence que le projet de transit de gaz de l'Iran (2ème producteur mondial) vers l'Europe se fasse via la Russie et non plus via le gazoduc Nabucco et la Turquie. Pour la Russie, l'intérêt politique est considérable : outre l'aide ponctuelle que peut lui apporter l'Iran pour contrôler les islamistes de Tchétchénie, ce sont tous les pays de l'Europe occidentale qui se trouveront de fait sous la dépendance de la Russie pour leur approvisionnement en gaz. Pour la France et l'Europe, se couper de l'Iran peut avoir des conséquences que les générations futures reprocheront aux gouvernants actuels.


VII. L'Iran est l'allié objectif de l'occident dans la lutte contre le terrorisme.

Rappelons pour finir que des soldats français , européens et américains meurent en Afghanistan et que des soldats iraniens meurent pour la même cause aux frontières de l'Afghanistan et du Pakistan, où le danger islamique anti – chiite exerce une menace terroriste forte.

Sur le plan stratégique, le Pakistan dispose de têtes nucléaires autrement plus nombreuses que ne le seront jamais les bombes iraniennes encore improbables et virtuelles. Si les deux pays frontaliers de l'Iran étaient gouvernés par une mouvance sunnite radicale, financée pour le moment par le trafic de drogue, et soutenue par certains pays sunnites, Téhéran devrait faire face à 200 millions d'habitants. Un défi idéologique, national et international, impossible à surmonter seul et plus probable à court terme que l'obtention par l'Iran d'une arme atomique. Le gouvernement iranien est parfaitement conscient que la présence américaine et celle de la coalition sont actuellement indispensables au maintien de l'équilibre des forces, à la sécurité de ses frontières et des pétroliers dans le golfe persique.

En se fondant sur l'expérience de l'impossibilité de mener une action militaire durable contre l'agression des talibans en 1998, l'Iran a renforcé sa capacité militaire dans l'est du pays avec le découpage du Khorasan en trois provinces. Birjand, dans le Khorasan du sud, est devenu une nouvelle place militaire importante pour mener une action militaire en Afghanistan ou contre le trafic de drogue qui impose une véritable guerre.

Le Président Obama ayant annoncé le retrait des troupes américaines d'Afghanistan au plus tard en juin 2011, le conflit afghan et pakistanais devrait à terme imposer un rapprochement au moins tactique entre Téhéran et Washington. La qualité des troupes françaises envoyées sur le terrain et l'engagement de notre pays dans la lutte contre le terrorisme devrait permettre à la France de participer à un dialogue dont l'intérêt stratégique sera de plus en plus évident.


*Ce texte est d'abord un libre résumé de l'excellent article de Bernard Hourcade ( publié dans la revue Diplomatie n° 42 « où va l'Iran ? Entre paralysie et contrôle russe »).

Les conclusions que nous en tirons résument l'avis des parlementaires de la Commission des Affaires Étrangères de l'Assemblée Nationale qui ont écrit et se sont exprimés sur le sujet. Ils souhaitent un infléchissement de notre politique dans le sens d'une défense plus rationnelle des intérêts de la France :

  • Il est absurde de menacer un pays avec lequel – après l'Irak et l'Afghanistan – personne n'a l'intention de rentrer en guerre.
  • Même Israël a rationalisé ses relations avec l'Iran considérant que le poids de la dissuasion nucléaire rend Israël inattaquable.
  • Les menaces sont contre-productives d'abord parce que les changements en Iran ne peuvent venir que de l'intérieur ; ensuite parce que toute pression extérieure ne peut que mobiliser le pays, bloquer tout processus d'ouverture, appauvrir le peuple et conforter les radicaux du régime.
  • Une politique fondée sur des réactions instinctives et agressives à l'égard de l'Iran ne peut que compromettre nos intérêts stratégiques, en laissant la Russie devenir le seul partenaire de l'Iran (2ème producteur mondial de gaz). La Russie s'assurerait l'exclusivité du transport du gaz vers l'Europe et la France, plaçant ainsi l'occident sous son contrôle.
  • L'Iran participe activement à sa frontière orientale à la lutte contre le terrorisme. La nécessité s'impose à terme à tous les pays occidentaux et à en particulier à la France de coordonner cette lutte au plan mondial et de reconsidérer nos relations stratégiques avec l'Iran.
  • D.J.

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