Faire de la politique étrangère autrement devient un devoir national.
Un exemple : Irak-Otages-Services Français
« Il existe une force beaucoup plus puissante que la calomnie, c’est la vérité »
( Talleyrand )
La pression médiatique étant maintenant retombée, il est nécessaire et souhaitable d’apporter toute la clarté et la totale transparence sur une affaire qui a suscité en 2004-2005 de nombreuses prises de position de journalistes, souvent imposées par leur rédaction ou par les « services » proches du dossier : il s’agit des négociations relatives à la libération des otages Français retenus en Irak et du rôle que j’ai pu y jouer. Cette affaire a, comme on va le voir, des conséquences qui touchent au fonctionnement de l’État.
Mais avant, permettez moi d’avoir une pensée émue pour Ingrid BÉTANCOURT et son amie détenues maintenant par les Farcs en Colombie depuis plus de quatre ans. Je pense également à tous les otages « politiques » en Irak ou ailleurs qui sont toujours privés de liberté. Je voudrais également penser à la famille Galipon dont le fils est resté prisonnier des Farcs pendant 180 jours et a été libéré, non pas par les autorités françaises, mais par les siens. Evitons de faire toutefois état des tractations sordides déployées dans les locaux de l’Ambassade de France quelques heures après sa libération.
Le Micro événement
Dans la ligne des analyses de Raymond Aron, on peut dire que la présentation médiatique de l’affaire des otages comporte un micro événement et un événement.
Le micro événement c’est l’histoire d’un député qui siège depuis plus de 30 ans à la Commission des Affaires Étrangères de l’Assemblée-Nationale, qui est Vice-Président du Groupe parlementaire d’Amitié France Irak et qui, en Irak comme dans sa circonscription de Seine-et-Marne, a noué des relations d’amitié au plus profond de la population.
J’ai effectivement entretenu des relations amicales, non pas avec Saddam Hussein, mais avec des Irakiens férus de culture française, appréciant notre pays et notre langue. L’Irak, berceau de notre civilisation, est synonyme de culture et de richesse archéologique. Et lors de mes déplacements successifs depuis plus de 40 ans, j’ai été amené à me faire de nombreux amis tant du côté sunnite que du côté chiite.
J’ai été amené également, lors de mes déplacements en 2000 - 2002 - 2003 à rencontrer, outre Tarek Azziz, le Conseiller scientifique de Saddam Hussein, le Ministre du Commerce qui m'a remis notamment un exemplaire du contrat d'armement signé 26 août 1987 entre les États-Unis (Donald Rumsfeld) et l'Irak et qui, sous les dehors anodins d'un contrat de coopération technique, a permis la livraison à l'Irak de gaz de combat américains qui seront utilisés contre les troupes iraniennes (et ultérieurement contre les Kurdes), le Président de l’Assemblée Nationale Irakien et d’autres personnalités proches de l’ancien régime. Certains sont entrés dans la Résistance, d’autres ont rejoint l’armée islamique, d’autres encore sont nommés à des postes importants au sein du nouveau gouvernement. Le grand public me connaît aussi pour avoir cassé l’embargo qui frappait douloureusement la population irakienne lors d’un voyage de Septembre 2002 avec mes collègues Thierry MARIANI et Eric DIARD.
Pour ce qui concerne la première affaire des otages enlevés le 20/08/2004, nous avons suivi , mes collaborateurs et moi, les actions quelque peu brouillonnes des « Services Français », de notre diplomatie française où, rappelons le, notre Ambassadeur en poste à Bagdad n’a rejoint l’Irak que 12 jours après cette prise d’otage, les actions de notre Ministre des Affaires Étrangères, Michel Barnier, qui n’ont pas abouties malgré un ballet incessant de visites auprès des autorités régionales, sauf, peut-être, auprès de celles qui auraient du être faites en premier lieu. Lorsque nous avons appris que les autorités religieuses dépêchées par notre Gouvernement n’ont pas réussi, et après un bon moment de réflexion, nous avons décidé d’entrer en action; et nous nous sommes rendus sur place, pour agir à partir d’Amman en Jordanie.
Pour quelle motivation me direz-vous ? Cette question m’a déjà été posée. Je n’ai été poussé ni par l’appât du gain, ni par le goût du scandale ou d’une certaine notoriété. Mais lorsque vous connaissez bien la mer, et que vous avez la possibilité de sauver une personne qui est en train de se noyer, vous pensez que votre devoir est de prendre la mer et d’aller la chercher . J’en ai avisé le Chef de l’État qui a mis à ma disposition tous les visas nécessaires pour moi même et mes collaborateurs. Les Services des Ambassades de France en Irak, en Jordanie et en Syrie ont été également mis à ma disposition.
Cette démarche répondait en outre à l’appel au secours lancé le 16 septembre par l’ Ambassadeur de France à Bagdad déclarant que les Services officiels Français « n’ont plus aucun contact depuis 15 jours » et demandant à toute personne qui aurait des renseignements de l’aider. Dans un premier temps les bombardements US qui pilonnaient tout ce qui bougeait sur les routes et ensuite l’action des Services français qui se faisaient concurrence sur le terrain ont bloqué toute possibilité d’agir.
Dans la suite des événements qui se sont succédés, nous avons toujours été présents, avant , pendant et après la seconde prise d’otage, notamment lors de l’appel de Florence AUBENAS le 1 er mars 2005.
Nous avons toujours été au contact direct de ses ravisseurs , parfois dans des conditions qui ne pouvaient pas prêter au doute lorsque la communication avec le ravisseur se faisait en présence de témoins à partir du bureau de Pierre VIMONT, Directeur du Cabinet du Ministre des Affaires Étrangères ( par ex: le 25 mars 2005 ) ; et cela jusqu’au 5 juin où l’annonce de la libération nous a été faite. Toutes nos communications étaient au demeurant enregistrées par les Services.
Cette histoire n’aurait jamais dû constituer un événement notoire, puisque toutes les libérations d’otages analogues depuis plus de 40 ans ont toujours été, sans exception, faites par des personnes extérieures aux Autorités françaises. Je garde encore en mémoire la Bosnie et le Liban.
L'évènement
L’événement a été créé par le concert de hurlements, de protestations et d’imprécations à notre encontre poussés par deux ministres, repris par une certaine presse à sensation et suivis par des personnalités politiques qui ne connaissaient rien du dossier mais qui pensaient obscurément en leur for intérieur, que la médiatisation d’un député ne pouvait se faire qu’à leurs propres dépends. La stupéfaction pour moi a été d’apprendre que Michel BARNIER, alors Ministre des Affaires Étrangères, et Pierre BROCHANT, Directeur de la Direction Générale des Services Extérieurs « D.G.E.C. » avaient proposé leur démission si mon intervention en Irak devait être officiellement reconnue et couverte. Cette polémique stupide, qui devait coûter son poste de Ministre à Michel BARNIER, pose un vrai problème politique à la France.
En raisonnant à froid, chacun peut comprendre facilement que la diplomatie consiste par définition en des relations officielles d’État à État, d’Ambassadeur à Ministre, et non en des relations avec des particuliers, en l’espèce des résistants pour les uns, des terroristes pour les autres. Ces dernières relations sont en principe gérées par des personnes connaissant bien le pays. Ce système a plusieurs avantages : en effet il est beaucoup plus difficile pour les preneurs d’otage de demander une rançon, et en cas d’échec ou de « cafouillage » les autorités ne sont pas montrées du doigt, comme ce fut le cas lors des prises d’otages en Irak, même si les autorités ont cherché à me faire porter quelques responsabilités. Personne n’a été dupe.
L’idée qu’il faille être obligatoirement énarque, ministre ou membre du contre espionnage pour secourir l’un de nos concitoyens à l’étranger, ou qu’un chauffeur d’Ambassade porteur d’un badge « Ministère des Affaires Étrangères » soit plus représentatif qu’un parlementaire porteur cependant d’une légitimité républicaine consacrée par la Constitution française, montre le degré d’autarcie dans laquelle vit le Quai d’Orsay. Les fonctionnaires d’État considèrent naturellement que tout ce qui se passe à l’étranger est de leur domaine exclusif de compétences et relève d’analyses dont ils sont les seuls à posséder les éléments et à pouvoir déchiffrer les paramètres.
En outre dans la tradition gaulliste, la politique étrangère relevant directement du chef de l’État, la confusion des esprits portait à croire que je voulais prendre la place du Chef de l’État, à défaut, selon certaines chaînes de télévision, de pouvoir succéder au Pape. D’où l’idée de « sacrilège » soutenue par deux ministres qui décidaient de lancer une procédure judiciaire à notre encontre pour « trahison de la Patrie en collusion avec une puissance étrangère » . Mais curieusement, alors que les Irakiens qui étaient et qui sont toujours persuadés que le gouvernement français nous reprochait, sous la pression des américains, des relations avec la résistance Irakienne à l’occupation , le Chef d’inculpation trouvé est : « avoir noué des relations avec des représentants d’un État étranger, en l’espèce la Côte d’Ivoire et établi des intelligences de nature à nuire aux intérêts fondamentaux de la France... » Le chef d’inculpation a été inventé par notre ancien Garde des Sceaux, M. Dominique PERBEN, noyé pourtant dans le dossier de l’affaire d’Outreau. C’est le même chef d’inculpation que le Président de la République tunisienne M. Ben Ali a pris à l’égard des journalistes qui venaient témoigner en faveur de la liberté de la presse. C’est aussi le même chef d’inculpation lancé par la junte de Birmanie à l’encontre du prix Nobel de la paix.
Maintenant que de nombreux détails ont été rendus public, l’unanimité s’est faite pour souligner l’action positive de notre équipe pour libérer nos trois journalistes. Si nous n’étions pas intervenus ils subiraient, peut-être, le même sort qu’Ingrid BÉTANCOURT.
J’ai été conduit, pour mener à bien cette mission, à reprendre contact avec mes amis de l’ancien régime de Saddam Hussein et à leur faire prendre un maximum de risques. Ils l’ont fait avec le plus grand dévouement. Aujourd’hui, au lieu d’être remerciés par nos autorités, ils ont été dénoncés auprès des services américains de la C.I.A. Leurs maisons ont été détruites à coups de lance-roquettes, certains sont mis en prison. Tout cela parce que ce sont des gens qui sont accusés d’être des amis de la résistance irakienne. Mon pays, la France, ne pourra être respecté et honoré à l’étranger que si notre politique étrangère renonce à des méthodes complètement archaïques. Faire de la politique étrangère autrement est un devoir national.
Les leçons à tirer
Il faut effectivement pour l’honneur et l’efficacité de la France, pour que celle-ci soit réellement de retour dans de nombreux pays étrangers, créer une vraie rupture avec de telles pratiques archaïques, avec une diplomatie qui sous couvert de relations uniquement officielles pratique parfois inconsciemment le mépris et l’ignorance à l’égard des populations des pays étrangers.
La mondialisation nous apprend que nous habitons tous la même planète et que les seules relations qui sont réelles sont celles de la fraternité. Bref, il faut une politique étrangère moderne, moins formaliste et plus proche des peuples, ce qui implique de nouvelles méthodes d’analyses au Quai d’Orsay et de nouvelles pratiques impliquant notamment une prise en compte plus directe de la souffrance des peuples quand les officiels prennent une décision politique ou affichent une attitude.
Pour citer un exemple, il est clair que lorsque la fièvre sera retombée dans nos relations avec la Côte d’Ivoire, il sera alors possible de chercher les responsabilités de nos officiels dans le départ de plus de 10 000 français de ce pays, qui ont perdu leur entreprise, leur travail, la passion de leur vie, et la France a perdu des porte-drapeau courageux et actifs qui contribuaient largement à son rayonnement en Afrique.
Il suffit de se reporter aux déclarations officielles de ministres français qui apostrophaient le Président d’un grand État Africain dans des termes qu’aucune autorité de l’État n’aurait osé utiliser pour parler à un Sous-Préfet . Pratiquer l’insulte à l’égard du Président de la Côte d’Ivoire est une réaction un peu courte qui est loin de répondre à la complexité des événements. Mais le comportement est symptomatique d’une politique étrangère portée par les fils de relations personnelles, et donc par des réactions personnelles, et non par une analyse des intérêts des États et des peuples .
D’un point de vue pratique, et dans un mouvement de solidarité tout à fait réconfortant, les parlementaires de l’Assemblée Nationale ont perçu qu’il y avait eu là , comme dans d’autres affaires de justice, non seulement une injustice mais aussi un dysfonctionnement de l’État. Ils ont jugé qu’il était nécessaire, pour ne pas dire indispensable, que le Parlement ait un contrôle sur les travaux du contre- espionnage français. Contrairement à ce qui se passe aujourd’hui, les « services » doivent être au service du politique et non l’inverse.
Depuis l’affaire Ben Bella ils ne sont plus rattachés au Président de la République mais au ministre de la Défense. En fait ils ne sont au service ni du Président, ni du Gouvernement mais d’eux-mêmes.
Le Président de la Cour des comptes a jeté une lumière singulière sur la gestion financière de leurs crédits et dénoncé l’opacité et l’arbitraire de leurs dépenses. « Les Services » agissent en ordre dispersé et parfois inversé. Des guerres internes existent au mépris de l’efficacité. Chaque direction cherche à avoir un maximum de budget. La libération de Chesnot et Malbrunot ne devait pas leur échapper à quelques heures de la discussion au Parlement du budget de la D.G.S.E. Ils ont donc utilisé tous les subterfuges et prolongé probablement de quelques semaines leur détention. Au moins ces derniers ont ils eu la satisfaction d’être libérés selon les formes et par les services officiels.
Les parlementaires, sur la pression de plusieurs députés, principalement membres et rapporteurs de la Commission des Lois, ont donc émis la demande de créer une « Mission d’information sur le fonctionnement des Services de renseignements ». Cette demande a été immédiatement acceptée par Nicolas SARKOZY, Ministre d’État, Ministre de l’Intérieur. Notre Ministre de la défense, Mme Michèle ALLIOT-MARIE a été plus réticente, probablement sous la pression de la D.G.S.E. Cette Mission d’information devra voir le jour prochainement.
C’est un premier pas dans la réorganisation « des Services » mais ce n’est certainement pas le dernier. Nous œuvrons actuellement pour faire des propositions sur cette refonte en y incorporant l’intelligence économique qui me tient à cœur.
De tout cela nous aurons l’occasion de reparler lors d’un prochain dossier de fond sur les services de renseignements français. Mais d’ores et déjà , on peut dire que seul l’espoir d’un profond changement dans la pratique de la politique étrangère de la France peut donner un sens à notre engagement politique en la matière . Faire sortir les ministères et plusieurs administrations d’une autarcie quasi somnambulique qui les débranche et les coupe de la réalité sociologique française qui oblige aussi les responsables politiques à pratiquer l’hypocrisie et à refuser la transparence pour les Services de l’État, tel doit être l’un de nos premiers défis si l’on veut pouvoir aimer la France et la voir adaptée au monde moderne.
L’enjeu d’un vrai changement
L’enjeu d’un vrai changement dans la politique étrangère est considérable . C’est seulement si la politique étrangère sort du giron des fonctionnaires qu’elle deviendra une affaire transparente et populaire. Les Français pourront alors suivre le parcours de la France dans le monde. Ils pourront alors projeter leur avenir dans le monde, et vivre la mondialisation - qui est leur avenir incontournable - non pas comme une menace anonyme qu’il faut subir mais comme une chance et un terrain de conquête pour tous nos jeunes plein d’ambition et de talents.
Le syndrome américain, c’est à dire l’ignorance du monde extérieur nous guette . Il nous a déjà fait rejeter l’Europe, considérée comme un monstre de technocratie sans âme dont il fallait se prémunir. Il pourrait nous amener aussi à considérer l’Afrique, l’Orient et l’Asie comme des menaces potentielles contre lesquelles il faudrait se protéger par toutes sortes de barrières: douanières, policières, militaires, culturelles ou sanitaires.
Le peuple français doit au contraire considérer que tout ce qui se passe à l’étranger le concerne et chercher dans tous les événements qui s’y déroulent l’occasion d’y jouer un rôle économique, culturel ou politique. La France ne peut être grande que si elle est vivante dans le monde.
Pour cela il faut croire que l’on peut vraiment changer les choses chez nous; et le vouloir.



